Texte de Dominique Daeschler, à l’occasion de l’exposition L’invitation au voyage, organisée par l’association ARCO, à Lons-le-Saunier, en octobre 2017.

Clément Richem est Noé. Son arche tient du cabinet de curiosité, du laboratoire. Il y a capté le monde dans des dimensions spatio-temporelles non définies. Dessous, dedans, il y a longtemps et demain sûrement : créer, régénérer, mettre en mouvement ce qui est figé. Allez, on dirait d’abord que l’arche est au fond de l’océan, guettant par les hublots une « Pompéi » pétrifiée. Le ciel de l’eau se brouille de poussière, laissant apercevoir, dans les coraux dévastés, des « châteaux de sable », à reconstruire entre deux passages de « poissons coca cola ». Retour sur terre. Noé avec son arche en plein argile, éparpille ses dessins et gravures, comme autant de couches de mémoire. Déclin. Le temps s’accélère. Noé rit : tout fusionne, explose ! Quand l’arche déverse, dans une lave à modeler, des personnages sortant des cadres, des traits s’entremêlant comme lianes affamées, des villes oubliées dans des fracas de tremblement de terre. Bouleversement, dépassement. Des univers se déplacent, s’entrechoquent, tout est mouvement : ça s’appelle la vidéo, Noé.

Texte de Martine Sadion, conservatrice en chef du patrimoine du Musée de l’Image, ville d’Epinal. A l’occasion de l’exposition Terre, de juin à novembre 2017.

Clément Richem dessine sur des plaques d’argile des dessins poétiques, faits de réminiscences et d’imaginaire, peuplés de fossiles, de racines, d’hommes- ancêtres… Il a intitulé sa série « Fouilles ».

Clément Richem s’intéresse au matériau terre depuis déjà quelques années : il a construit ainsi des architectures, des cités entières qu’il laissait peu à peu s’effacer, se transformer en poussière : des vidéos ont gardé la mémoire de ces effacements, de ces destructions inéluctables… Il modelait aussi des personnages comme émergeants d’un sol qui semblait les avoir ensevelis et transformés en terre ; chacun comme arrêtés dans un geste quotidien, donnant ainsi une forme d’éternité au plaisir qu’ils avaient de boire ou d’aimer la vie.  Ainsi « Pompéi » qu’il a créée en 2016, est une œuvre en six « moments », en six sculptures de grès juxtaposées qui, rapprochées, racontent la mort de la ville enfouie : le volcan, des colonnades, des hommes figés dans un geste, devant un ciel, plaque de terre colorée où se dessine la fumée du volcan meurtrier. Si la citation historique est bien présente, il ne s’agit cependant pas d’une reconstitution appliquée mais d’une mise en scène faite de touches, de sensations ; aucune réalité – les personnages sont plus grands que le volcan- ne préside au récit qui, ainsi, se réinvente et devient imaginaire.

C’est peut-être cette plaque de terre colorée, comme un fond de théâtre, qui  a orienté le nouveau projet de Clément Richem. La série qu’il a intitulée « Fouilles » garde toujours la même intensité et pose la même interrogation sur le temps, les changements qu’il provoque, que ses œuvres précédentes. Mais le regard qu’il propose désormais se faufile jusque dans les profondeurs de la terre. Chacune des plaques de terre, présentée en vertical comme une coupe de terrain archéologique, devient inquisitrice, révélatrice des couches successives qui composent notre sol, et de ce qui y est caché, enseveli. La technique même qu’il emploie participe à cette révélation. La composition est minutieuse : les motifs dessinés en barbotine de terre naturelle ou bien colorée avec des oxydes, sont appliqués sur un carreau de plâtre, chaque dessin venant se superposer et cachant le dessin précédent. Puis Clément Richem presse sur le dessin une plaque de terre humide qui, ainsi, se solidarise avec lui.  Sur la plaque retournée, cuite et cirée, se révèle une image cachée jusqu’alors. Le processus de la fabrication pourrait rester secret si ce n’est que sa parfaite concordance avec le sens de la série rend essentiel qu’il soit dévoilé. Ce que nous voyons et vivons n’est qu’une succession de temps successifs, d’idées successives, de mutations successives… liés et appelés à se superposer, que seules des recherches, des fouilles et un regard attentif –celui de l’artiste-  permettent de reconnaître.

Les motifs que dessine Clément Richem appartiennent au monde des fouilles archéologiques, paléontologiques, aux sciences de la terre ou du ciel…  Dans le profil de l’homme qui ouvre la série, se révèlent des formes reprenant les connaissances scientifiques les plus récentes sur nos origines. Des poissons qui ont quitté le monde marin pour devenir terrestres, un profil d’Australopithecus puis d’Homo Sapiens, toute la chaîne de l’évolution se retrouve ainsi superposée. Chaque image se fond dans l’autre et, couche après couche, symbolise avec justesse et poésie ce qui nous a constitué. Même si notre apparence ne laisse rien deviner, nous sommes le fruit de ces évolutions.

Dans les coupes, se révèlent des squelettes de poissons fossiles aux formes terrifiantes, des algues, des étoiles de mer, qui s’y sont enfouis dans un océan asséché. Mais l’homme inconscient qui dort à la surface, rêve sous les étoiles ou même qui plonge son regard étonné dans une cavité étrange, ne sait pas deviner. L’artiste nous informe de ce passé invisible. La plaque qu’il nomme « Fossiles » nous fait d’ailleurs, par un subtil et amusant glissement, « perdre la tête » pour celle d’un poisson dentu… en qui l’artiste semble nous avoir appariés et métamorphosés…

Sous la surface, on retrouve aussi des caves qui se faufilent jusqu’aux tréfonds, des architectures de villes enfouies, de monuments étonnants. Une butte de terre cache une « Université » d’arcades et de portails, écrasée par des rochers, qui subsiste encore presque intacte. Clément Richem raconte aussi les racines cachées des arbres qui enlacent des pierres ou se nourrissent d’arbres morts, les lacs souterrains où les racines s’abreuvent, les racines des plantes, captives, qui traversent la paroi des pots pour aller s’implanter dans le sol… Ou les météorites qui peut-être ont apporté la vie sur terre, un volcan et son souffle de magma…

Chaque image de la série semble en induire une autre, qui s’en inspire et s’en échappe à la fois, comme des variations qui, assemblées, dessinent un paysage et un imaginaire. Clément Richem s’inspire bien sûr de récits qui l’ont marqué : la destruction de Pompéi… ou à Berlin, l’université nazie  conçue par Albert Speer enfouie sous les gravats des bombardements de la ville en 1945[1]… ou bien de découvertes scientifiques qui nourrissent son imaginaire.

Mais il sait aussi regarder les choses – les racines dans un pot de fleurs, banales et stupéfiantes à la fois-,  voir les indices et si ce n’est voir, les imaginer. Ses œuvres sont cultivées, intelligentes parce que perspicaces, engagées aussi dans un vrai propos, constant dans son intention. Il parle des liens entre toutes choses, de cycle toujours renouvelé, de permanente évolution. Il observe la vie, la plus cachée, et nous transmet son enchantement.

 

Quant à la terre, l’argile qu’il utilise, quand il précise son rapport à ce matériau qui porte son travail et son propos, Clément Richem aime à citer un texte du poète persan Omar Khayyam, « Tout bas l’argile disait au potier qui la pétrissait : « Considère que j’ai été comme toi…Ne me brutalise pas »[2]

Martine Sadion

[1] Lieu que l’on nomme aujourd’hui, La Teufelsberg, la montagne du diable. Cf. Le Journal international, 27.2.2014. Article de L. Perrussel-Morin.

[1] Omar Khayyam (vers 1048-1131). Les Robaiyat,  maxime XLV.  trad. Franz Toussaint.

Vidéo réalisée par Montse Prats – citrusfilms.eu, pour Bien Urbain 6ème édition, Parcours artistiques dans (et avec) l’espace public, à Besançon, 2016.

Texte de Louise Le Moan et Daria De Beauvais, à l’occasion de l’exposition Les modules – Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Palais de Tokyo, Paris, 2015 / commissariat : Daria de Beauvais

Clément Richem explore les relations du mouvement et du temps, entre petite et grande échelle, accélération et suspension. Faisant et défaisant des civilisations, des mondes et des univers entiers à hauteur de châteaux de sable, il emprunte au regard de l’enfant, à celui de l’architecte ou encore à celui du biophysicien pour générer une expérience aux résonances mystiques. Il interroge les relations entre humanité, nature et matière. Utilisant la gravure, le dessin, la sculpture ou la vidéo, il cristallise ses réflexions autour de processus de construction et de destruction, inhérents à la vie et à la création. Dans ses oeuvres, les éléments bruts ou artificiels s’opposent et fusionnent. L’artiste en souligne le caractère à la fois éphémère et éternel, et crée, tout en le documentant sur la durée, un univers mû par de constants phénomènes de régénérescence et de métamorphose.
Louise Le Moan et Daria De Beauvais

Interview réalisée à l’occasion de mon exposition au Palais de Tokyo pour les Modules : Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, 2015.

Texte de Simone Dompeyre, directrice du Festival traverse Vidéo, Toulouse.
A propos de Oasis, vidéo, son, 01 min 32, 2013

D’un rien ou presque, quelques fleurs du marché, de petits tas de sable ordonnés, Clément Richem fait un monde heureux. Le plan rapproché transforme ces ingrédients en dunes qu’une flore luxuriante égaie. L’oasis annoncée, cumule, autour d’un plan d’eau, renoncules blanches, un lis magnifiquement rose- rouge, un gerbera et des pavots orange, de petites feuilles et bourgeons verts, des chardons mauves et de nombreux pissenlits à aigrettes prêtes à être soufflées, ce qui dépasse la possible floraison de telles différentes espèces en un même lieu et une même époque pour composer une palette de formes et de couleurs, un lieu rêvé.
En une minute et 32 secondes, Clément Richem en suit l’épanouissement et la disparition, entre les deux seuils en ombre de sa vidéo dont le premier dissipe
l’obscurité sur le paysage plaisant et dont le second le fait succomber dans le néant. La vie y est attaquée par une sècheresse implacable. Le plan fixe focalise sur cet espace dont les akènes s’envolent, les fleurs se fanent, la verdure s’étiole emportant toute couleur…leur poussière et détritus salissent et assèchent l’eau, les dunes se ponctuent de noir avant que la nuit/la mort effacent la trace de cette courte vie. Sous des allures de jeu d’enfant dans la dimension du comme si et la rapidité de cette respiration/ exténuation vidéo, la fable de la mortalité de notre monde est approchée… à moins que choisissant la projection en boucle*, on y attende l’éternel retour et que le vif revienne.
Simone Dompeyre